Le rapport Santé pour tou.tes nous invite à regarder une réalité encore largement invisibilisée en France. Que nous apprend-il sur la santé des femmes, la relation de soin et la manière dont nous accompagnons la diversité des expériences ?
Une réalité encore largement invisibilisée
En 2025, l’association Tant que je serai noire a publié le rapport Santé pour tou.tes : les violences médicales racistes en France, rédigé par la sociologue Marie Rivière.
Fruit de plusieurs mois d’enquête qualitative et d’analyse intersectionnelle, ce travail s’appuie sur plus d’une centaine de témoignages de femmes et de minorités de genre noires. Il documente les formes de discriminations raciales vécues dans le système de santé français, leurs conséquences sur les parcours de soins et les mécanismes qui contribuent à leur invisibilisation. Alors que plusieurs pays documentent depuis longtemps les inégalités de santé liées à l’origine ethno-raciale, la France dispose encore de très peu de données sur ce sujet. Ce rapport vient donc combler un vide important et offrir un premier état des lieux à partir de la parole des personnes directement concernées.
À la lecture de ses 130 pages, ce ne sont pas seulement les chiffres qui interpellent.
Ce sont les récits.
Des récits de douleurs minimisées, de consultations marquées par des préjugés, de refus d’écoute, d’actes réalisés sans réel consentement ou encore de renoncements aux soins après des expériences vécues comme humiliantes ou discriminatoires.
Et c’est précisément ce qui m’a donné envie de partager ce rapport ici. Non pas parce que je suis spécialiste des discriminations raciales. Ce n’est pas le cas !
Mais parce qu’en tant que sage-femme, formatrice en Pratique Trauma-Informée et engagée depuis de nombreuses années dans la réflexion autour du consentement, du pouvoir d’agir et de la sécurité des femmes dans le système de santé, je crois que nous avons tout intérêt à écouter les réalités que certaines personnes vivent lorsqu’elles rencontrent le soin. Car comment améliorer un système si nous ne sommes pas prêts à entendre ce qu’il produit parfois malgré lui ?
📍 Ce que révèle le rapport Santé pour tou.tes
Les chiffres ne racontent jamais toute l’histoire. Mais ils permettent parfois de rendre visible ce que certaines personnes racontent depuis longtemps.
Sur 101 témoignages de femmes et minorités de genre noires :
📊 40 % ont déjà changé de médecin après des violences subies en consultation.
📊 60 % déclarent avoir été infantilisées par un professionnel de santé.
📊 37 % ont vécu un refus ou un retard d’accès aux soins.
📊 88 % rapportent une minimisation de leur douleur ou un refus d’écoute.
📊 30,3 % se sont éloignées du système de santé après ces expériences.
📊 74,29 % n’ont pas osé réagir face à des propos racistes tenus par un professionnel de santé.
Au-delà des chiffres, les témoignages décrivent des situations récurrentes :
- douleurs minimisées ou remises en question ;
- commentaires racistes ou stéréotypés ;
- actes pratiqués sans réel consentement ;
- refus de traitements ou de médication ;
- remarques humiliantes ou déplacées.
Le résultat ?
Des maladies parfois diagnostiquées plus tardivement. Des parcours de soins interrompus. Une perte de confiance dans le système de santé. Et parfois un évitement pur et simple des consultations…
Pourquoi ces chiffres devraient nous interpeller
Ce qui m’interpelle le plus dans ces données n’est pas seulement l’existence des violences rapportées. C’est leur impact durable sur la relation de soin.
Car lorsqu’une personne change de médecin, renonce à consulter ou évite certaines structures de santé, les conséquences dépassent largement la consultation initiale.
Elles touchent :
- la prévention ;
- le dépistage ;
- l’accès aux soins ;
- la santé mentale ;
- et parfois la santé physique elle-même.
Dans le domaine de la périnatalité, ces conséquences peuvent être particulièrement importantes.
La grossesse, la naissance et le post-partum sont des périodes où les femmes sont amenées à prendre de nombreuses décisions, à demander de l’aide, à exposer leur intimité et parfois à traverser des situations de vulnérabilité importantes.
La confiance dans la relation de soin y joue donc un rôle majeur.
Pourquoi les discriminations raciales en périnatalité nous concernent toutes et tous
Même si le rapport ne porte pas exclusivement sur la périnatalité, ses conclusions interrogent directement notre manière d’accompagner les femmes pendant la grossesse, l’accouchement et le post-partum. Dans mon travail autour du consentement, de la décision partagée et de la Culture du Choix, je rappelle souvent une idée simple :
Deux personnes peuvent vivre la même situation médicale de manière totalement différente.
Parce qu’elles n’ont pas la même histoire, pas les mêmes ressources, pas les mêmes expériences du pouvoir, pas le même niveau de sécurité.
Une femme qui a déjà vécu des discriminations ou des expériences répétées d’invalidation n’entre pas nécessairement dans une consultation avec le même sentiment de sécurité qu’une personne qui n’a jamais vécu ces situations et est plus susceptible de vivre une expérience traumatique.
Comprendre cela ne consiste pas à hiérarchiser les souffrances.
Cela consiste à reconnaître que les expériences passées influencent profondément la manière dont nous percevons les soins, les informations et les décisions qui nous sont proposées.
Pourquoi est-il si difficile de voir ce que l'on ne vit pas soi-même ?
C’est probablement la question qui me semble la plus importante car la plupart des professionnels de santé ne se lèvent pas le matin avec l’intention de discriminer leurs patientes.
Et pourtant, les témoignages existent.
Les chiffres existent.
Les expériences existent.
Comment tenir ensemble ces deux réalités ?
La psychologie et les neurosciences nous offrent quelques pistes.
Notre cerveau utilise en permanence des raccourcis cognitifs pour interpréter rapidement le monde qui nous entoure. Ces raccourcis sont utiles car ils nous permettent de fonctionner efficacement mais ils peuvent aussi générer des biais.
Le problème est que nous voyons généralement beaucoup mieux les biais des autres que les nôtres.
Et lorsqu’une réalité ne correspond pas à notre expérience personnelle, notre premier réflexe est souvent de la remettre en question plutôt que de l’explorer.
C’est humain.
Mais c’est aussi ce qui peut nous empêcher d’apprendre.
Ce que la Pratique Trauma-Informée peut nous apporter
La Pratique Trauma-Informée ne prétend pas résoudre à elle seule les discriminations systémiques. En revanche, elle propose une posture particulièrement précieuse dans ce contexte.
Une posture fondée sur :
- la curiosité plutôt que l’interprétation ;
- l’écoute plutôt que la défense ;
- la sécurité plutôt que le contrôle ;
- la collaboration plutôt que l’expertise descendante.
La PTI nous invite à nous demander :
« Qu’est-ce que cette personne a vécu qui pourrait influencer sa manière d’entrer en relation avec le soin ? »
Plutôt que :
« Pourquoi réagit-elle ainsi ? »
Ce déplacement de regard peut sembler subtil. Il change pourtant profondément la qualité de la relation. Il nous aide à prendre au sérieux l’expérience vécue des personnes concernées, même lorsqu’elle est différente de la nôtre.
Que pouvons-nous faire concrètement ?
Je ne crois pas qu’il existe de solution simple à des problématiques aussi complexes. Mais je crois que plusieurs pistes méritent d’être explorées.
Pour les professionnels
- Lire le rapport Santé pour tou.tes.
- Développer une pratique réflexive.
- Se former aux biais implicites et à la Pratique Trauma-Informée.
- Interroger régulièrement l’expérience vécue des patientes.
- Considérer la sécurité relationnelle comme une composante essentielle de la qualité des soins.
Pour les institutions
- Soutenir la recherche sur les discriminations dans le soin.
- Intégrer ces questions dans les cursus de formation.
- Développer des démarches favorisant la sécurité culturelle et relationnelle.
Pour chacune d’entre nous
- Accepter que notre perception du monde soit partielle.
- Écouter avant de se défendre.
- Considérer les témoignages comme des données à explorer plutôt que comme des attaques à repousser.
La flexibilité commence parfois par l'inconfort
Dans une récente newsletter, je partageais une réflexion sur la flexibilité cognitive. Cette capacité à rester ouverte lorsque la réalité ne correspond pas complètement à ce que nous pensions.
Je crois que cette réflexion s’applique aussi ici.
Lire ce rapport peut être inconfortable. Comme toutes les réalités qui viennent bousculer nos certitudes. Mais la flexibilité commence peut-être précisément là, dans notre capacité à écouter des expériences différentes des nôtres. À accepter que certaines réalités nous échappent. Et à continuer malgré tout à apprendre.
Car accompagner les femmes en sécurité ne consiste pas seulement à maîtriser des connaissances médicales. Cela consiste aussi à développer notre capacité à rencontrer l’autre là où il est, et non là où nous imaginons qu’il devrait être.
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