Rapport IGAS 2026 : pourquoi la mortalité infantile augmente-t-elle en France ? – Copy

La mortalité infantile augmente en France depuis plus de dix ans. Le rapport IGAS 2026 sur la périnatalité, rendu public le 4 août, remet brutalement cette réalité au centre du débat : notre pays voit ses indicateurs se dégrader alors que ceux de nombreux voisins européens ont continué à progresser.

Mais que signifie exactement cette hausse ? De quels décès parle-t-on ? Sait-on pourquoi davantage de bébés meurent en France ? Et surtout, quelles réponses permettraient réellement d’améliorer la situation ?

La tentation est grande de chercher une cause unique : les femmes auraient leurs enfants plus tard, les grossesses seraient devenues plus compliquées, les petites maternités auraient trop fermé ou, au contraire, pas assez.

Les données racontent une histoire beaucoup plus complexe. Elles nous invitent surtout à déplacer la question : au-delà des facteurs de risque, comment notre système repère-t-il les vulnérabilités, accompagne-t-il les grossesses, organise-t-il la proximité et permet-il d’accéder rapidement aux soins spécialisés lorsque le risque apparaît ?

Oui la mortalité infantile augmente réélement en France

En 2024, la mortalité infantile atteint 4,1 décès pour 1 000 naissances vivantesSanté publique France classe désormais la France au 21e rang sur les 27 pays de l’Union européenne, du taux le plus faible au plus élevé. Cette hausse est portée par la mortalité néonatale, c’est-à-dire les décès survenant pendant les 28 premiers jours de vie, tandis que la mortalité après cette période reste stable.

L’IGAS va plus loin et montre que le taux de mortalité infantile avait atteint son point le plus bas en 2011, avec 3,5 décès pour 1 000 naissances vivantes, avant de remonter à 4,1 en 2024. Cette année-là, 2 709 enfants sont décédés avant leur premier anniversaire. Selon la mission, l’intégralité des 0,6 point d’augmentation observés depuis 2011 est liée à la hausse de la mortalité néonatale.

Il existe donc bien une dégradation française, particulièrement concentrée autour de la naissance et des premières semaines de vie. En revanche, comprendre ce qu’elle signifie demande de ne pas mélanger plusieurs indicateurs.

Mortalité infantile, néonatale, périnatale : de quoi parle-t-on ?

La mortalité infantile correspond aux décès des enfants nés vivants avant leur premier anniversaire.

La mortalité périnatale associe les enfants nés sans vie  à partir de 22 semaines d’aménorrhée et les enfants nés vivants puis décédés pendant leurs sept premiers jours. 

La mortalité néonatale en est une composante et concerne les 28 premiers jours de vie.

En 2024, 7 398 enfants sont nés sans vie ou sont décédés pendant leur première semaine, soit 11,2 décès pour 1 000 naissances. Ce taux augmente depuis 2021. La mortinatalité représente 82 % de cet indicateur et explique principalement sa hausse récente. Ces précisions ne sont pas accessoires. Elles permettent d’éviter une représentation très répandue selon laquelle « 7 398 bébés seraient morts à l’accouchement ».

La mortalité périnatale rassemble des histoires médicales profondément différentes : morts fœtales spontanées, interruptions médicales de grossesse à partir de 22 SA, extrême prématurité, pathologies maternelles ou fœtales graves, complications autour de la naissance… Pour comprendre ce qui peut être évité, il faut d’abord comprendre ce que l’on mesure.

Pourquoi les bébés meurent-ils davantage ?

Il n'existe pas une cause unique

L’IGAS comme la DREES décrivent un phénomène multifactoriel. L’âge des femmes, les grossesses multiples, l’état de santé maternel, les conditions socio-économiques, la prématurité, les pathologies fœtales ou encore l’organisation et l’accès aux soins peuvent intervenir à des niveaux différents.

La prématurité

Parmi ces facteurs, la prématurité occupe une place majeure : en 2024, 84 % des morts périnatales sont associées à un accouchement avant 37 semaines d’aménorrhée. Attention cependant à ne pas faire dire à ce chiffre ce qu’il ne dit pas. Cela ne signifie pas que « la prématurité cause 84 % des décès ». Une pathologie maternelle ou fœtale peut elle-même provoquer une naissance prématurée, et certaines interruptions médicales de grossesse sont également comptabilisées parmi les naissances avant terme. 

Ce chiffre nous indique surtout où se concentre une grande partie de la vulnérabilité : autour des grossesses et des nouveau-nés les plus fragiles. 

Grossesse de femmes trop vieilles le faux problème ?

 Il serait tout aussi simpliste d’expliquer la dégradation française par l’âge croissant des mères, l’augmentation de l’obésité ou les grossesses multiples. Ces facteurs modifient bien le risque individuel, mais la DREES conclut explicitement que leur évolution n’explique que partiellement l’augmentation de la mortalité périnatale observée depuis 2014.

Les inégalités sociales donnent une autre indication importante. Dans les communes regroupant le cinquième de la population la plus défavorisée, la mortalité périnatale atteint 12 pour 1 000, contre 9,5 pour 1 000 dans les communes les plus favorisées. Les différences territoriales sont elles aussi considérables.

Autrement dit, les caractéristiques individuelles médicales des femmes et des bébés comptent, mais ce que notre système fait de leurs vulnérabilités compte aussi. C’est probablement là que la lecture du rapport IGAS devient la plus intéressante.

Le rapport IGAS pointe aussi notre manière d’organiser les soins

Pour réduire la mortalité, l’IGAS ne propose pas une cause miracle suivie d’une solution miracle. La mission insiste au contraire sur la nécessité d’agir en amont de la naissance, pour mieux prévenir et repérer les situations à risque, mais aussi en aval, pour renforcer la prise en charge des nouveau-nés les plus vulnérables. Elle recommande également d’améliorer le parcours périnatal des femmes et des jeunes enfants, de renforcer la PMI et de partir des besoins de chaque territoire pour organiser l’offre.

Cette manière de penser change beaucoup de choses.

Une grossesse n’est pas « à bas risque » ou « à haut risque » une fois pour toutes au premier trimestre. Elle évolue. Une femme peut avoir besoin pendant des mois d’un accompagnement simple et de proximité, puis nécessiter ponctuellement ou durablement une expertise obstétricale ou néonatale très spécialisée. De même, et nous l’oublions trop souvent, une femme peut avoir des facteurs de risques necessitant une surveillance plus rapprochée, des examens complémentaires, des mesures de prévention et grâce à tout cela se maintenir dans la physiologie et pouvoir accoucher de manière physiologique.

La sécurité dépend donc évidemment de la qualité de chaque professionnel.le et de chaque structure, mais elle dépend aussi de la fluidité du passage d’un niveau de soins à un autre et de la qualité du suivi proposé.

La bonne question n’est plus seulement : « Où cette femme doit-elle accoucher ? »

Elle devient : « Comment faire en sorte qu’elle bénéficie du bon niveau de soins, par les bons professionnel.les, au moment où elle en a besoin ? ». S’y ajoute un corrolaire trop souvent oublié de notre système de santé : «qu’est ce qui lui permettra de revenir ou rester dans la physiologie et en santé ? ».

suivi de proximité, orientation rapide : la place centrale des sages-femmes

Cette logique est précisément celle défendue en 2026 par le Collège national des sages-femmes de France.

Le CNSF rappelle qu’environ 80 % des grossesses relèvent du bas risque et qu’environ 70 % des accouchements sont réalisés par des sages-femmes. Il propose donc d’organiser davantage la périnatalité à partir de sa réalité la plus fréquente : des grossesses majoritairement physiologiques nécessitant un accompagnement précoce, continu, gradué et coordonné.

Le modèle de soin Sage-femme

Dans ce modèle, la sage-femme exerce pleinement son rôle de professionnelle de premier recours : prévention, suivi de la grossesse physiologique, préparation à la naissance, accouchement, post-partum, repérage des vulnérabilités et orientation vers d’autres professionnels lorsque la situation le nécessite. Le CNSF insiste simultanément sur la nécessité de réorientations rapides, lisibles et sécurisées dès que des facteurs de risque ou des complications apparaissent.

Ce n’est donc pas un modèle dans lequel les sages-femmes remplaceraient les obstétriciens.

C’est un modèle dans lequel chacun intervient là où ses compétences sont nécessaires, à l’intérieur d’un parcours qui ne se rompt pas.

L’Organisation mondiale de la santé porte la même logique. Dans ses recommandations publiées en 2025, l’OMS appelle les pays à développer des modèles de soins coordonnés par les sages-femmes, de la grossesse au post-partum, tout en organisant leur intégration aux équipes interdisciplinaires et un recours rapide aux obstétriciens, pédiatres et autres spécialistes lorsqu’une complication apparaît.

La continuité des soins, la veritable securité ?

La continuité ne s’oppose donc pas à la sécurité médicale. Elle devrait en être l’un des supports.

Suivre une femme dans le temps permet de mieux connaître son histoire, son état de santé, ses vulnérabilités et l’évolution de sa grossesse. Cela permet également d’éviter qu’elle doive reconstruire son parcours à chaque rendez-vous et que l’information se perde entre la ville, l’hôpital et les différents professionnels.

Lorsque tout va bien, le système doit pouvoir soutenir cette physiologie sans surmobiliser inutilement les ressources les plus spécialisées. Lorsque quelque chose change, il doit être capable de le repérer et de changer de niveau de soins rapidement. C’est cette articulation qui compte.

Proximité et expertise doivent fonctionner ensemble

C’est ici que resurgit le débat sur les petites maternités.

Le rapport IGAS estime que leur restructuration ne suffit pas à expliquer la dégradation de la mortalité infantile. Certains gynécologues-obstétriciens contestent cette analyse et défendent davantage de regroupements. Mais même dans cette approche, l’objectif n’est pas de supprimer la proximité : les modèles proposés associent des lieux de suivi locaux, notamment portés par les sages-femmes, à des centres spécialisés capables de prendre le relais lorsque le niveau de risque augmente.

S’il y a bien une chose qui met tout el monde d’accord,  c’est donc d’organiser un réseau dans lequel proximité, expertise et transferts fonctionnent réellement ensemble. C’est précisément l’objet d’un autre article :

Petites maternités et mortalité infantile : que dit vraiment le rapport IGAS ?

Encore faut-il que le recours spécialisé soit réellement disponible

Un système gradué n’est sécurisant que si les structures auxquelles on adresse les femmes et les nouveau-nés peuvent réellement les accueillir.

Or l’IGAS décrit des soins critiques néonatals sous forte tension. Dans les données examinées par la mission, 23 % des services déclaraient devoir refuser régulièrement des admissions critiques faute de place. Ces saturations peuvent compliquer aussi bien les transferts urgents de nouveau-nés que les transferts in utero en cas de menace d’accouchement prématuré. Les équipes elles-mêmes sont en tension : l’enquête de la Société française de néonatalogie reprise par l’IGAS retrouvait des effectifs présents inférieurs aux normes réglementaires pendant près de 60 % du temps d’hospitalisation. Et il en va de même côté équipe obstétricale avec des effectifs sages-femmes et obstétricen bien inférieurs à ce que necessite réélement des soins de qualité. 

Cela résume assez bien le problème.

Maintenir une structure qui ne dispose plus d’une équipe stable et compétente ne garantit pas la proximité sécurisée. Fermer une maternité en supposant que toutes les femmes pourront être transférées vers un centre déjà saturé ne garantit pas davantage la sécurité.

Un système gradué ne fonctionne que si chacun de ses maillons fonctionne et pour cela qui l’a les moyens humains et pas que techniques. Des couveuses et des blocs sans personnel pour les faire fonctionner ne servent à rien. Une medecine traitant les personnes comme des problèmes isolés à traite et non des individus globaux non plus.

La sécurité est aussi une continuité

Nous avons longtemps pensé la sécurité périnatale surtout à travers les lieux et les plateaux techniques. Ils restent évidemment indispensables, mais les recommandations actuelles rappellent qu’elle repose aussi sur une continuité du parcours.

Cette continuité commence avant l’urgence, avec de la prévention et un suivi accessible.

La santé périnatale se construit bien avant l’arrivée en salle de naissance et se poursuit bien après.

Elle se joue dans la prévention, la santé des femmes avant et pendant la grossesse, le repérage des vulnérabilités médicales et sociales, l’accès au suivi, la continuité, la coordination entre professionnel.les, la capacité à transférer et la qualité des soins néonataux. L’organisation des maternités est importante, mais chercher la réponse uniquement dans les murs où ont lieu les accouchements reviendrait à regarder le dernier maillon d’une chaîne en oubliant tous les autres.

Vingt ans sans stratégie nationale dédiée : et maintenant ?

Le dernier plan national spécifiquement consacré à la périnatalité était le plan 2005-2007 « Humanité, proximité, sécurité, qualité ». L’IGAS recommande désormais une nouvelle stratégie nationale pour 2027-2030 ainsi qu’une révision des textes qui organisent encore largement notre système périnatal.

Une grande partie des directions possibles est déjà connue : renforcer la prévention et le repérage précoce, utiliser pleinement les compétences des sages-femmes dans le suivi physiologique, garantir des réorientations simples et rapides, organiser de véritables réseaux territoriaux et donner aux soins spécialisés les moyens humains nécessaires. 

La sécurité périnatale ne consiste probablement pas à mettre tout le monde au niveau maximal de soins, tout le temps. Elle consiste à proposer le niveau juste de soins, au bon moment, avec une véritable possibilité de changer de niveau lorsque la situation l’exige.

C’est plus exigeant qu’une solution unique.

C’est aussi probablement beaucoup plus proche de ce dont les femmes et les bébés ont réellement besoin.

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