Petites ou grandes maternités : que dit vraiment le rapport IGAS 2026 ?

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Faut-il fermer les petites maternités pour rendre les naissances plus sûres ? Ou, au contraire, leur disparition contribue-t-elle à la dégradation de la mortalité infantile en France ?

Depuis plusieurs mois, le débat semble parfois se résumer à cette alternative. D’un côté, les défenseurs de la proximité ; de l’autre, ceux qui souhaitent concentrer davantage les accouchements dans de grands centres disposant de plateaux techniques complets.

Le rapport IGAS 2026 sur la périnatalité bouscule cette opposition. Il ne conclut ni qu’il faudrait conserver toutes les petites maternités, ni que leur regroupement serait sans intérêt. Il affirme surtout qu’augmenter mécaniquement leur taille ne suffit pas à répondre au problème français.

Et une comparaison avec l’Italie et la Suède permet de comprendre pourquoi.

Italie, France, Suède : trois chiffres qui déplacent le débat

En 2023, l’IGAS compare le nombre de maternités et le nombre moyen de naissances par établissement dans plusieurs pays européens.

Une comparaison particulièrement interessante éclaire le débat. D’un côté la Suède qui concentre fortement les naissances. De l’autre l’Italie qui a un stratégie inverse. Pourtant, les deux pays ont une mortalité infantile semblable et nettement inférieure à celle de la France. La moyenne italienne ne cache pas uniquement des établissements de taille intermédiaire : en 2022, parmi les 395 lieux de naissance recensés par l’IGAS en Italie, 96 réalisaient moins de 500 naissances annuelles.

Cela ne démontre évidemment pas que les petites maternités seraient plus sûres. L’IGAS elle-même prévient que ces moyennes nationales ne décrivent ni la répartition géographique des établissements, ni le profil des femmes qui y accouchent, ni l’organisation précise des soins. Mais cette comparaison permet d’écarter une équation trop simple : grande maternité = sécurité ; petite maternité = danger.

L’IGAS constate d’ailleurs que le nombre moyen de naissances par maternité ne présente pas de corrélation évidente avec les performances nationales en matière de mortalité infantile.

D'où vient ce seuil de 1 000 accouchements minimum par maternité ?

Depuis plusieurs années, certains professionnels proposent de relever le seuil minimal d’activité des maternités françaises

de 300 à 1 000 accouchements par an

L’Académie nationale de médecine a notamment recommandé en 2023 de regrouper les maternités de type 1 réalisant moins de 1 000 accouchements et de renforcer les maternités de type 2 les plus fragiles.

L’argument principal n’est pas que le chiffre 1 000 posséderait en lui-même une propriété protectrice, mais que les petites structures rencontrent plus fréquemment des difficultés pour maintenir des équipes complètes, stables et expérimentées.

C’est également le cœur de la critique, formulée dans le journal Le MONDE, cet été par les gynécologues-obstétriciens Olivier Morel, Patrick Rozenberg et Yves Ville après la publication du rapport IGAS. Ils reprochent à l’Inspection de minimiser la crise des ressources humaines et soulignent que les petites maternités sont particulièrement exposées aux difficultés de recrutement, à l’intérim et à la difficulté d’assurer une permanence médicale suffisante.

Et sur ce point, l’IGAS ne dit pas vraiment le contraire : son propre rapport décrit les difficultés de recrutement, le recours à l’intérim, le turn-over et la difficulté à maintenir simultanément une permanence en obstétrique, anesthésie et pédiatrie, notamment dans certaines petites structures.

Une petite maternité sous-dotée n’est donc pas sécurisante simplement parce qu’elle est proche et humaine. Mais ce constat ne suffit pas à démontrer qu’il faudrait fermer toutes les maternités situées sous un seuil national donné.

Pourquoi l’IGAS refuse-t-elle le seuil de 1 000 accouchements ?

C’est là que se situe le véritable désaccord.

L’IGAS considère que passer automatiquement de 300 à 1 000 accouchements constituerait une réponse trop mécanique à un problème beaucoup plus large. Une nouvelle concentration ne résoudrait pas, à elle seule, les difficultés de prévention, les inégalités sociales et territoriales, l’accès au suivi ou les problèmes de prise en charge néonatale.

Elle propose donc de conserver le seuil réglementaire actuel de 300 accouchements, avec les exceptions déjà prévues, mais de décider du maintien ou de la fermeture des autres maternités à partir de leur situation locale et du service médical réellement rendu à la population.

fermer une maternité produit aussi des conséquences.

Dans la simulation réalisée par l’Académie de médecine, la fermeture des maternités de type 1 réalisant moins de 1 000 accouchements supprimerait 111 implantations.

La proportion des naissances concernant des femmes domiciliées à plus de 45 minutes d’une maternité passerait alors de 1,2 % à 3 %. Et le temps de trajet n’est pas une donnée anodine : les accouchements inopinés hors maternité sont notamment corrélés à l’éloignement.

Mais il y a aussi tout ce que ces statistiques mesurent beaucoup moins bien. Que représente une heure de route lorsque les contractions commencent ? Que fait-on de cette peur pendant les dernières semaines de grossesse ? Et de celles qui n’ont ni voiture, ni conjoint disponible, ni argent pour multiplier les trajets ?

L’accès aux soins ne se mesure pas seulement en kilomètres. Il se mesure aussi en capacité réelle à consulter, à revenir et à se sentir suffisamment en sécurité pour demander de l’aide.

La proximité ne peut donc pas être balayée comme un détail. Mais elle ne peut pas non plus constituer le seul critère de sécurité. L’IGAS résume assez bien le problème en situant la réponse quelque part entre « hyper-proximité » et « hyper-concentration ».

Un débat est peut-être moins opposé qu’il en a l’air

C’est probablement la partie la plus intéressante de cette controverse.

Les trois gynécologues-obstétriciens qui contestent vivement les conclusions de l’IGAS ne proposent pas de supprimer les soins de proximité pour envoyer toutes les femmes dans d’immenses maternités. Le modèle qu’ils défendent repose sur deux éléments complémentaires : des lieux d’accouchement davantage regroupés et des centres locaux dirigés par des sages-femmes, reliés aux centres spécialisés par la télémédecine, le partage des dossiers et des protocoles permettant de faire appel rapidement à un obstétricien lorsque la situation l’exige.

C’était déjà l’idée du rapport de l’Académie nationale de médecine de 2023 : de grands établissements capables de gérer les situations complexes, mais également des communautés périnatales de proximité organisant consultations, suivi, coordination, expertise à distance et transferts au plus près des familles.

L’IGAS privilégie de son côté une approche moins systématiquement concentrée et demande que l’organisation soit décidée à partir des besoins sanitaires de chaque territoire. Le désaccord sur le lieu de naissance est réel mais un point commun apparaît : la sécurité ne peut plus être pensée comme une succession d’établissements isolés. Elle nécessite un réseau.

Proximité ET expertise, plutôt que proximité OU expertise

Dans cette perspective, une maternité de 600 accouchements avec une équipe stable, un réseau territorial fonctionnel et un recours spécialisé bien organisé ne peut pas être évaluée de la même manière qu’une structure de taille identique dépendant massivement de l’intérim et située dans un territoire où les transferts fonctionnent mal.

Et une maternité de 3 000 ou 4 000 accouchements ne peut pas être considérée comme sûre sur son seul volume d’activité si ses équipes sont en sous-effectif, son organisation saturée ou la continuité des soins inexistante.

La taille compte parfois. Elle ne dit pas tout.

C’est probablement là que nous posons mal la question depuis le début.

Une femme dont la grossesse se déroule normalement peut avoir tout intérêt à disposer près de chez elle d’une sage-femme qui la connaît, assure son suivi, repère ses vulnérabilités et accompagne sa grossesse dans la continuité. Elle doit aussi pouvoir accoucher à proximité de son domicile voir dans celui-ci, si son niveau de risque le permet.

Si son niveau de risque change, elle doit pouvoir obtenir rapidement un avis spécialisé, être orientée ou transférée sans repartir de zéro et, lorsque cela est nécessaire, accéder à un centre disposant d’obstétriciens, d’anesthésistes, de pédiatres et de soins néonatals adaptés. Bon nombre de suivi sont dégardés par la perte d’informations et de temps pour passer d’un professionnel.le à un.e autre, d’un établissment à l’autre. Et c’est ainsi qu’un parcours qui devait augmenter les chances pourrait au contraire les diminuer.

L’organisation graduée suppose que les liens soient réels : dossiers accessibles, professionnels qui communiquent, téléexpertise, critères de recours connus, transports organisés et structures spécialisées capables d’accueillir les femmes et les nouveau-nés lorsqu’on les leur adresse. Toutefois, si sur le papier, un réseau parfaitement coordonné est séduisant, dans la vie d’une femme enceinte, cela suppose autre chose qu’un organigramme : ne pas devenir un dossier qui voyage d’un lieu à l’autre en obligeant chaque fois la personne à raconter à nouveau son histoire, ses antécédents, ses peurs et ses choix.

La continuité, c’est aussi cela : que la transmission des informations ne repose pas en permanence sur la femme elle-même.

À lire : Rapport IGAS 2026 : pourquoi la mortalité infantile augmente-t-elle en France ?

Faut-il donc fermer les petites maternités ?

La réponse la plus sérieuse est aussi la moins spectaculaire : certaines probablement, d’autres non.

La question devrait être posée territoire par territoire : l’équipe est-elle complète et stable ? Les compétences nécessaires peuvent-elles être maintenues ? Quelle population cette maternité dessert-elle ? À quelle distance se trouve le recours spécialisé ? Les transports fonctionnent-ils réellement ? Que devient le suivi de proximité en cas de fermeture ? Le centre vers lequel les accouchements seraient transférés a-t-il les capacités de les absorber ?

L’IGAS ne défend d’ailleurs pas le maintien de toutes les maternités. Elle demande explicitement d’identifier celles dont la fermeture doit être anticipée et organisée et celles qui doivent au contraire être maintenues et soutenues, qu’elles réalisent plus ou moins de 1 000 accouchements.

C’est beaucoup moins confortable qu’un seuil national. Mais un système de santé n’est pas une feuille Excel.

Il devient urgent de cesser de penser la sécurité indépendamment des moyens qu’on lui donne. On ne peut pas exiger des équipes suffisamment nombreuses, stables, disponibles 24 heures sur 24, puis ne pas financer les conditions permettant de les maintenir.

Sinon, le raisonnement devient presque circulaire : une structure manque de professionnels, elle devient « non sécurisée », puis cette insécurité justifie sa fermeture. Mais il faut alors avoir l’honnêteté de demander quelle part de cette insécurité était inévitable… et quelle part a été fabriquée par des années de sous-dotation ou d’organisation défaillante.

La taille d’une maternité est un indicateur, pas une politique de périnatalité

Au final si l’Italie fait beaucoup mieux que nous avec un réseau comprenant encore de nombreuses petites maternités…

Si la Suède fait beaucoup mieux que nous avec une organisation très concentrée.

Cela ne signifie pas que nous devrions copier l’une ou l’autre. Cela montre surtout que des architectures très différentes peuvent fonctionner lorsqu’elles sont cohérentes, organisées et dotées des ressources nécessaires. La question essentielle n’est donc probablement pas : « Combien d’accouchements cette maternité réalise-t-elle ? »

Mais : « Ce territoire est-il réellement capable d’offrir à chaque femme et à chaque bébé le bon niveau de soins, au bon moment, sans rupture de parcours ? »

Cela suppose de la proximité lorsque la proximité est pertinente, de la continuité, des sages-femmes qui peuvent exercer pleinement leurs compétences, des équipes hospitalières stables, des transferts fiables et des centres spécialisés suffisamment dotés.

Fermer sans organiser tout cela ne crée pas de sécurité. Maintenir sans donner les moyens de le faire correctement non plus. Un parcours techniquement sécurisé peut donc rester humainement très insécurisant. Les deux dimensions devraient nous importer.

Et c’est peut-être précisément pour cette raison que le débat petites maternités contre grandes maternités nous fait perdre autant de temps : il transforme en choix binaire une question qui concerne en réalité toute l’organisation du soin.


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