L’accouchement. Un événement souvent imaginé comme une course contre la montre. Pourtant, pour beaucoup de femmes, le travail s’étire, prend son temps, et cette lenteur est très souvent perçue avec anxiété par les familles comme les professionnel.les. Est-ce un signe de complication ? Faut-il s’inquiéter ?
Mais tout d’abord quand on parle de travail qui se prolonge de quoi parle-t-on ?
Le « travail prolongé » ou la « stagnation du travail » fait référence à une progression anormalement lente lors de la phase active de l’accouchement (c’est-à-dire après 5-6 cm de dilatation). Les critères de diagnostic (qui définissent quand le travail est considéré comme « prolongé » ou « arrêté ») sont cliniques et sont appliqués au cas par cas, par exemple :
Stagnation de la dilatation du col pendant au moins 4 heures pendant la phase active (selon certaines définitions).
Absence de progression du fœtus pendant l’expulsion après 2 à 3 heures de poussée (la durée exacte dépend de la parité de la femme et de l’utilisation d’une péridurale).
Les chiffres en France
Interventions pour accélérer le travail : En France, l’utilisation d’ocytocine pour accélérer le travail spontané a été administrée à 30,0 % des femmes en 2021, et la rupture artificielle des membranes (RAM) à 33,2 % (une diminution par rapport aux années précédentes). Ces chiffres suggèrent une intervention pour une progression jugée lente dans environ un tiers des accouchements.
Césariennes en urgence : Une partie des césariennes en cours de travail (qui représentent environ les deux tiers des césariennes totales, soit 68 % de 21,2 % en 2022) est réalisée en raison d’un « travail qui n’avance pas » (dystocie) ou d’une souffrance fœtale, deux situations souvent liées à un travail prolongé.
Face à ces chiffres il est crucial de comprendre que le rythme de la naissance n’est pas linéaire. Dans la grande majorité des cas, un travail qui s’allonge n’est pas un dysfonctionnement, mais une pause physiologique et protectrice. Découvrons ensemble le ballet hormonal et les facteurs qui expliquent et justifient ce rythme, parfois très lent, de la naissance.
Le "Plateau Physiologique" : l'Art de la Pause Protectrice
Imaginez un marathon : on ne court pas à la même vitesse du début à la fin. On a besoin de s’hydrater, de reprendre son souffle, de se réajuster. Le corps, pendant l’accouchement, fait exactement cela. On appelle ce phénomène un plateau physiologique ou une pause.
Ces moments de ralentissement ne sont pas des « blocages », mais des temps d’adaptation essentiels qui permettent notamment au bébé de s’engager doucement dans le bassin, de prendre la meilleure position, et à la mère de récupérer physiquement et psychologiquement de l’effort.
Ces pauses sont reconnues comme une partie saine et normale du processus par la recherche, comme l’explique la chercheuse Marina Weckend dans ses travaux sur les « pauses saines pendant l’accouchement »
Voir la présentation de Marina lors de l’ICM 2023 à Bali.
Ces pauses sont également une façon pour le corps de la mère de rétablir la physiologie quand elle dérive. Le travail est gouverné par un cocktail d’hormones dont le chef d’orchestre est l’ocytocine, l’hormone de l’amour et de la contraction. Lorsque tout va bien, l’ocytocine est produite en abondance. Mais en cas de détresse fœtale ou maternelle réelle ou de mauvaise oxygénation chez le bébé, le corps a un réflexe de survie d’une intelligence rare : il réduit immédiatement la production d’ocytocine.
Résultat ? Les contractions ralentissent ou s’arrêtent.
Loin d’être un problème, ce ralentissement est une alarme physiologique qui donne au bébé le temps de se « recharger », de modifier sa position pour se débloquer, d’améliorer son oxygénation pour éviter une souffrance grave. La mère peut reprendre de l’énergie, dormir un peu, manger ou boire… En fait la pause physiologique peut aussi être le corps de la mère qui protège activement son enfant et elle-même. C’est le contraire du danger !
Le Stress, l'Ombre qui Ralentit le Travail
Au-delà de la physiologie pure, l’environnement joue un rôle majeur dans la durée du travail. Le système qui gère l’accouchement est intimement lié à notre état émotionnel. L’ocytocine, qui est aussi hormone de la confiance et du lâcher-prise, est incroyablement sensible au stress. Si la future maman se sent anxieuse, observée, jugée ou en danger (même inconsciemment), son corps produit du cortisol et de l’adrénaline (les hormones du stress et de la fuite).
L’adrénaline est l’antagoniste direct de l’ocytocine. En gros : plus l’adrénaline monte, plus l’ocytocine baisse.
Le travail peut alors ralentir, stagner, voire s’arrêter complètement pour lui permettre de réajuster les choses ou changer de lieu et entourage. Un environnement calme, une lumière douce, des paroles bienveillantes et la présence rassurante d’un soutien peuvent faire toute la différence pour permettre à l’ocytocine de circuler librement. En cas de pause avant même de penser intervention, il serait bon de penser environnement.
À noter : L’ingestion de glucides et de liquides est aussi essentielle pour maintenir l’énergie de la mère et éviter la fatigue qui peut, elle aussi, ralentir le travail.
Lenteur : Quand Faut-il Discerner ?
Si le travail long est majoritairement physiologique, il est essentiel de ne pas tomber dans l’excès inverse. Le discernement est la clé d’un accompagnement sûr.
Le Long Physiologique : Une Lenteur Bénéfique
C’est un travail qui dure, mais où :
La mère est généralement bien, avec des pauses lui permettant de se reposer.
Le bébé est parfaitement bien, son rythme cardiaque est stable et rassurant.
Dans ce cas, l’attente respectueuse est la meilleure des interventions.
Le Long Pathologique : Quand la Vigilance s’impose
Dans une minorité de cas, un travail très lent peut signaler un problème réel qui nécessite une intervention, par exemple :
Une mauvaise position fœtale qui empêche l’engagement et s’aggrave avec le temps.
Une dystocie (problème mécanique) avec notamment apparition de bosse sur le crâne de bébé.
Des signes de souffrance fœtale avérés malgré le ralentissement (rythme cardiaque anormal).
C’est là que l’expertise de l’équipe médicale prend tout son sens : elle doit pouvoir différencier la pause protectrice de la complication réelle qui menace la santé de la mère ou de l’enfant. La surveillance attentive et non interventionniste est alors cruciale.
Cultiver l'Art de la Lenteur Bienveillante
Face à un accouchement qui s’étire, l’accompagnement doit devenir un art : l’art de la patience et de la confiance.
Ajuster l’environnement : Offrir un soutien continu, calme et chaleureux et parfois laisser la femme seule dans sa bulle, lui permettre d’être dans sa grotte dans un espace petit (toilettes, salle de bain…) comme le font les mammifères.
Mouvement et Position : Encourager le changement de position et la liberté de mouvement aide le bébé à trouver son chemin et peut relancer le travail naturellement. Et laisser aussi la pause être et faire une sieste plutôt que de vouloir absolument accélérer.
Apporter au corps du carburant : manger, boire notamment une boisson électrolytique de type eau/miel/citron/sel comme un.e marathonienne.
en conclusion cultivons L'art de la lenteur
L’accouchement long n’est pas, par nature, dangereux. pas plus que ne l’est l’accouchement rapide. C’est souvent la peur de la lenteur, l’impatience et la méconnaissance des mécanismes neuro-hormonaux qui mènent à des interventions inutiles.
Faire preuve de discernement – savoir quand observer et quand agir – est le pilier d’une naissance respectueuse et sécuritaire. La prochaine fois que vous entendrez parler d’un travail « qui n’avance pas », rappelez-vous : peut-être qu’il est juste en train de prendre le temps nécessaire pour que tout se passe au mieux, en toute sécurité.