L’évaluation des risques constitue le socle de notre système de périnatalité moderne. Pourtant, derrière la volonté légitime de sécuriser la naissance, se cache un mécanisme invisible qui impacte l’autonomie des femmes et la posture des soignant·es. Une revue intégrative majeure, publiée par Anna Melamed et al. (avril 2026), vient questionner nos pratiques de terrain. Je vous propose ici le décryptage d’une étude qui confirme l’urgence de transformer notre regard sur la sécurité.
📍 Focus : Comment s'incarne la classification des risques en France ?
En France, le système de périnatalité est structuré autour d’une évaluation constante du risque, qui définit le parcours de soin de chaque femme. Cette organisation repose sur deux piliers majeurs :
1. La typologie des maternités (Niveaux 1, 2 et 3)
Depuis les décrets de périnatalité de 1998, les maternités sont classées selon leur plateau technique :
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Niveau 1 : Unités de proximité pour les grossesses et accouchements physiologiques (sans pathologie identifiée).
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Niveau 2 (A ou B) : Établissements disposant d’une unité de néonatalogie ou de soins intensifs.
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Niveau 3 : Centres de référence équipés d’une unité de réanimation néonatale pour les grossesses à très haut risque.
2. L’orientation du suivi (Le « bas » ou « haut » risque)
Dès la 1ère consultation, une « étiquette » est apposée sur le dossier et constamment réévaluée au fil du suivi :
- Grossesse à bas risque : Le suivi peut être assuré par une sage-femme (en libéral, à l’hôpital ou en PMI). L’accent devrait être mis sur le maintien la physiologie.
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Grossesse à haut risque : Le suivi devient médicalisé partagé ou le plus souvent exclusivement assuré par un.e gynécologue-obstétricien.ne.
Classification risques accouchement : QUE DIT L'ETUDE
Pour comprendre la portée de ce travail, il est essentiel d’examiner sa méthodologie. Melamed et son équipe ont réalisé une revue intégrative. Contrairement à une simple compilation de chiffres, ce format permet d’inclure des études aux méthodologies diverses (qualitatives et quantitatives) afin de fournir une compréhension globale de l’expérience de soin.
La force et les limites du cadre scientifique
Les auteurs soulignent d’abord une faille systémique : l’absence de standardisation internationale dans la définition même du « risque ». Ce qui est classé comme « haut risque » dans une maternité ne le sera pas forcément dans une autre malgré l’existence de recommandations de bonnes pratiques profesionnelles. Cette variabilité démontre que le risque n’est pas une donnée purement biologique, mais une construction organisationnelle.
Bien que ce système vise une sécurité optimale, il crée une segmentation forte qui peut transformer le suivi en une gestion de protocoles plutôt qu’en un accompagnement humain.
Les mécanismes critiques identifiés par l'étude
L’étude Melamed identifie trois leviers majeurs où la classification impacte directement la réalité clinique :
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L’asymétrie informationnelle et de pouvoir : La classification est un acte social. Dès que l’étiquette « haut risque » apparaît, l’expertise du soignant — orientée vers la pathologie — prend le pas sur le récit et les besoins de la femme.
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Le paradoxe de la sécurité : La revue montre que la classification génère des interventions en cascade. Ces gestes ne sont pas toujours justifiés par l’état clinique réel, mais par le simple fait d’appartenir à une catégorie statistique.
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L’effritement de la décision partagée : La décision partagée devient plus difficile, voire inexistante, dans les parcours complexes. La catégorie de risque agit comme un protocole automatique qui limite drastiquement les options discutées.
Ce que les autrices remettent en question dans l'approche risque
Dans leur analyse, Melamed et son équipe soulèvent des points fondamentaux qui résonnent avec notre pratique quotidienne et nos parcours de grossesse.
Le risque comme « prophétie autoréalisatrice »
Les autrices discutent de l’idée que le processus de classification lui-même influence l’issue de l’accouchement. En traitant une femme comme « à risque », on induit un niveau de stress et une médicalisation qui peuvent mener à la complication que l’on cherchait à éviter. La structure même du soin influence alors la communication : on ne parle plus seulement de santé, mais de gestion de probabilités de complications.
L’habitude plutôt que le soin centré sur la personne
L’étude explore également la culture professionnelle. Les soignant.es sont formé.es à « voir » le risque avant de voir la personne. Cet habitus fait que toute déviation de la norme est perçue comme un danger immédiat, rendant difficile l’application de soins personnalisés. Enfin, les autrices soulignent la confusion fréquente entre le risque statistique (calculé sur une population) et la réalité individuelle d’une femme ou d’un bébé à un instant T.
Conclusion la classification serait un outil réducteur
La revue conclut que la classification des risques est un outil organisationnel puissant, mais fondamentalement réducteur. Elle appelle à une évolution des pratiques où l’évaluation du risque n’est plus une fin en soi (une étiquette), mais un élément parmi d’autres dans une relation de soin continue. Préserver l’autonomie et le droit à l’information devient une priorité absolue, même dans les parcours complexes.
De la statistique au vécu : l'apport de FACILICHOIX
Comment sortir de ce déterminisme pour revenir à une réalité individuelle ? Puisque l’étude Melamed pose le diagnostic, nous devons apporter les remèdes.
Penser pour Soi à partir de son histoire
La méthode FACILICHOIX que j’ai créée, propose de ne plus subir l’annonce du risque comme une sentence. Nous invitons la femme à s’exprimer : « Concernant ce risque, que savez-vous ? Que croyez-vous à partir de votre histoire, de votre vécu et de vos antécédents ? » Cette étape permet de croiser la science (EBM) avec son expertise de vie unique. Et en tant que femme, partenaire, elle nous permet de nous centrer sur nos besoins individuels plutôt que sur des chiffres globaux.
Repérer le figement somatique
Un autre levier fondamental concerne la réponse de notre système nerveux pour vérifier que notre consentement est bien réél en étant tout autant cognitif (je pense) que somatique (je ressens). Sous la pression d’une annonce stressante, le corps peut entrer en état de figement ou de soumission (fawning). Si le corps est sidéré, le consentement n’est plus libre. Apprendre à repérer cette perte de mobilité intérieure permet de proposer (pour la soignat.e) ou de demander (pour la famille) un « temps mort » pour se réancrer et restaurer l’agentivité nécessaire à une décision alignée.
Conclusion : Replacer l'humain au cœur du système
L’étude de Melamed et son équipe agit comme un miroir nécessaire pour nos institutions de santé. Elle nous rappelle que si la classification des risques est un outil logistique utile pour organiser les soins, elle ne doit jamais devenir une cage pour la pensée ou pour le corps des femmes.
La sécurité ne se définit pas uniquement par l’absence de complications statistiques. Elle réside surtout dans la capacité du système à préserver l’intégrité et la souveraineté de chaque personne, même dans les situations les plus complexes. En apprenant à croiser les données probantes avec l’expertise somatique et le récit de vie, nous passons d’une médecine de protocoles à une médecine de l’alliance.
Que vous soyez soignant·e ou parent, rappelez-vous que l’autonomie n’est ni un luxe ni une option facultative : c’est le socle d’une naissance respectée et d’un exercice professionnel porteur de sens.
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