En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, j’aurais pu vous parler de grands combats théoriques. Mais hier, j’ai chanté Place Stanislas à Nancy avec la chorale « Je suis féministe » et j’ai eu envie de revenir sur ce blog, à l’outil de résistance le plus radical que nous possédions, logé juste là, au creux de notre gorge : notre voix.
Reprendre ma voix a été le plus grand acte d’empowerment de ma carrière et de ma vie de femme. Et pourtant, comme pour beaucoup d’entre vous, on m’a appris à l’éteindre sous prétexte de « préserver le lien » ou de « ne pas créer de malaise ». Particulièrement en tant que sage-femme d’ailleurs… surtout ne pas fâcher les docteurs et la hiérarchie, se faire apprécier et… reconnaître d’eux. Du beau gros Fawning qui montre bien tout le trauma derrière notre culture (tu ne connais pas le fawning… il faut faire ma formation Pratique Trauma-Informée ! 😉).
Spoiler alert : c’est le jour où j’ai ouvert ma bouche avec assertivité (sans me médire ni agresser) que j’ai gagné le respect. Sauf celui des déviants, mais avec ceux-là, on travaille autrement, et ce sera peut-être le sujet d’une autre newsletter… Bref, revenons à nos moutons féministes !
Le piège du silence "protecteur"
La psychologie féministe parle de Self-Silencing (le fait de se taire soi-même). On nous éduque à croire que pour maintenir l’harmonie — avec un.e conjoint.e, un.e collègue ou un.e soignant.e — il faut s’effacer. On serre les dents lors d’un examen douloureux, on encaisse une remarque sexiste en salle de naissance, on accepte un protocole absurde… pour « ne pas déranger ». Mais ce silence est un poison. Il nous déconnecte de notre corps et, comme le dit si bien Fabrice Midal, il nous transforme en « ombres ».
Cesser de se sacrifier pour l'inconfort de l'autre
Soyons claires : nous n’avons pas à nous sacrifier pour préserver l’ego ou le confort de celui qui agit mal. Si une personne se sent mal à l’aise suite à votre remarque (pourtant juste et posée) ou parce que vous posez une limite, c’est son affaire, pas la vôtre. Et pourquoi ne devons-nous pas redouter de mettre l’autre mal à l’aise en le confrontant ou en mettant un stop ? Parce que c’est précisément cet inconfort qui est le moteur du changement. Je le sais, c’est grâce aux femmes et à leurs partenaires qui, lorsque j’étais toute jeune sage-femme, m’ont fait ces retours « pas agréables » que j’ai grandi, appris et que je suis devenue qui je suis.
Accepter des Violences Obstétricales et Gynécologiques (VOG) sous prétexte que les soignants sont « sous pression » n’a pas plus de sens que d’accepter des coups sous prétexte qu’un partenaire est « stressé ». On peut comprendre la souffrance systémique sans pour autant être complaisant.e avec l’inacceptable.
Aider le système à changer, ce n'est pas se taire pour le ménager ; c'est nommer ce qui ne va pas pour qu'il soit forcé d'évoluer.
L'auto-compassion féroce : oser la limite
C’est ici qu’intervient ce que la chercheuse Kristin Neff appelle « l’autocompassion féroce ». Ce n’est pas juste se faire du bien, c’est la force qui protège, qui affirme et qui résiste. C’est elle qui nous autorise à dire : « Non, ce n’est pas OK pour moi », ou « Je ne vous autorise pas à me parler ainsi ». Elle qui nous permet d’utiliser notre « saine » colère comme une force qui construit et protège. Ce n’est pas du drama, c’est de l’intégrité.
L'éducation aux petits pas
Reprendre sa voix est une rééducation pour la majorité d’entre nous. Cela commence par des petits pas, pour désapprendre et construire une nouvelle sécurité intérieure. Nous ne sommes pas tou·tes égaux sur ce chemin : certain·es d’entre nous, du fait de leur histoire, sont des « amputé·es » de la pose de limites, alors que pour d’autres, ce sera juste une nouvelle habitude simple à mettre en place.
Le plus efficace est de commencer par des victoires minuscules mais immenses. C’est comme le petit qui patine sur sa draisienne, monte sur son vélo à roulettes, passe aux deux roues et finit en BMX : ça se fait une étape à la fois. Par exemple :
En tant que femme/famille : Oser dire « J’ai besoin de temps pour réfléchir » au lieu de signer un consentement sous pression.
En tant que pro : Dire à un collègue « Je ne suis pas à l’aise avec ce qui vient de se passer dans cette chambre ».
Pour toutes : Nommer ses besoins sans s’excuser d’exister.
Ne ravale plus la boule dans ta gorge
C’est là tout le cœur de mon travail avec MaieutiForm, mes livres et le Badass Sage-femme Club. Que nous formions une communauté de plus en plus grande portant une culture où la voix de la femme est le GPS du système de santé périnatal, et où la voix des soignants est son rempart.
Alors mon invitation pour ce mois-ci, c’est de repérer quand vous sentirez cette petite boule monter dans votre gorge, au boulot ou dans l’intimité, et de ne pas l’avaler. Trouvez les mots qu’elle cherche à retenir. Laissez-la devenir une demande, une remarque, un souffle… mais arrêtez de prendre sur vous.
Votre voix compte. Votre parole a de la valeur.
Elle est le pont entre l’ombre et le sujet que vous êtes.
Avec toute ma détermination et ma compassion féroce,
Floriane, badass sage-femme !