Témoin de violences obstétricales : Comment agir ?

Dans mon dernier édito, je vous parlais de la voix comme un super-pouvoir pour faire valoir nos droits. Mais aujourd’hui, il est temps d’aborder l’étape d’après : celle où l’on n’est pas la « victime », mais celle ou celui qui regarde.

Que tu sois la femme dans le lit d’à côté, le partenaire qui sent son cœur s’emballer, l’étudiante sage-femme qui a la gorge nouée ou la professionnel.le qui voit un.e collègue « dériver » : être témoin d’une violence gynécologique ou obstétricale (VOG) est une décharge électrique. On sent que c’est mal, on sent le malaise, et pourtant, souvent, on se fige. On appelle ça la sidération. Ou pire, on fait du Fawning (on essaie de plaire au « bourreau » pour calmer la tension).

Être témoin, c’est pourtant avoir le pouvoir de changer le destin traumatique d’une femme.

L'impact des VOG : Un état des lieux en France, Belgique et Suisse

Ne nous voilons pas la face derrière les frontières. Que ce soit les rapports du HCE en France, les enquêtes en Belgique ou les témoignages en Suisse, le constat est le même : les VOG ne sont pas des « accidents ». Ce sont des manquements au consentement, à la dignité et à l’humanité.

Les chiffres de l’INSERM sont sans appel : 1 femme sur 4 décrit avoir reçu des soins irrespectueux. De son côté, le CIANE (Collectif Interassociatif Autour de la Naissance) alerte sur la dégradation de la santé mentale : 50 % des femmes ayant accouché récemment rapportent un impact psychologique négatif, tandis que près d’une femme sur deux vit une expérience d’accouchement bien plus difficile que ce qu’elle avait anticipé, ouvrant la porte au traumatisme. Ce n’est pas un épiphénomène, c’est une réalité statistique massive.

Au cabinet, je rencontre des femmes de 50, 60 ou 70 ans. Il suffit qu’elles franchissent ma porte pour que l’ombre de leur accouchement resurgisse. Une épisiotomie faite en silence, un toucher vaginal imposé « pour leur bien », des paroles humiliantes… le corps n’oublie jamais. Ces actes laissent le cœur mutilé pendant des décennies. Témoigner et agir, c’est empêcher que cette cicatrice ne s’ouvre

Pourquoi les VOG sont un problème de santé publique ?

Le trauma n’est pas qu’une émotion désagréable ou une blessure psychique. Les VOG peuvent laisser des cicatrices physiques avec douleurs chroniques ou dysfonctionnement du corps (incontinence, dyspareunies…). Elles peuvent aussi s’accompagner d’une perturbation profonde du fonctionnement global de la personne. Un système nerveux qui reste en état d’alerte permanent, une vision du monde qui devient « dangereuse », une perte de confiance en ses propres capacités…

Tout cela impacte la capacité à vivre une vie sereine et épanouie, bien au-delà de la sphère gynécologique et c’est ce qu’on cherche à éviter avec  la Pratique Trauma-Informée (PTI) : reconnaître que chaque geste, chaque mot, peut soit réparer, soit briser cet équilibre précieux.

Le Système des Drapeaux : Une grille d'analyse objective

Pour ne plus agir uniquement « au feeling » et sortir de la peur, je m’appuie sur le travail formidable de la Plateforme Citoyenne pour une Naissance Respectée (PCNR) et le Système des Drapeaux (ou Flag System développé par Erika Frans). L’idée est d’analyser la situation selon 6 critères objectifs :

  1. Le Consentement : Un accord clair a-t-il été demandé et donné ?

  2. Le Plein gré : Une pression ou une menace a-t-elle été exercée (« C’est pour le bébé ! ») ?

  3. L’Égalité : Existe-t-il un abus de pouvoir ou de dépendance ?

  4. La Capacité d’agir : La personne est-elle en état de décider et connaît-elle ses droits ?

  5. L’Adéquation au contexte : L’acte est-il approprié médicalement et conforme aux recommandations ?

  6. L’Impact : Quel est l’effet négatif (douleur, détresse, impact à long terme) sur la personne ?

Si un de ces critères vire à l’orange ou au rouge : vous avez le droit (et le devoir) d’intervenir.

Stratégies concrètes : Comment intervenir sur le moment ?

On ne vous demande pas d’être des super-héros, mais d’être des allié·es. Voici comment faire, que vous soyez en blouse blanche ou accompagnant.

Intervenir auprès de l’auteur de la violence

L’objectif est d’empêcher la continuation de l’acte par différentes approches :

  • Interrompre : « Attendez, on fait une pause de 2 minutes, j’ai besoin de vérifier un point clinique. »

  • Trianguler : Ne parlez pas directement au soignant tendu, adressez-vous à la femme. « Est-ce que tu es d’accord avec ce qui se passe ? As-tu besoin qu’on ralentisse ? » Cela casse l’automatisme du soignant.

  • Rendre public : Nommer ce qui se passe pour sortir du huis-clos.

 

Soutenir la victime immédiatement

  • Prendre position : Lui montrer physiquement et verbalement que vous avez remarqué le problème et que vous êtes de son côté.

  • Assurer sa sécurité : Faire barrière si nécessaire pour écarter le danger ou la gêne.

  • Demander ses besoins : Lui redonner sa capacité d’agir en l’interrogeant sur ce qu’elle souhaite là, maintenant.

L'importance de l'après : Débriefer et réparer

Si l’acte a eu lieu, le rôle du témoin reste crucial dans les heures et jours qui suivent pour limiter l’impact traumatique.

Restaurer la parole

  • Valider le vécu : « Ce n’est pas de ta faute. J’ai vu ce qui s’est passé, et ce n’était pas normal. » Reconnaître la violence est l’antidote numéro 1 au traumatisme.

  • Identifier les options : L’aider à noter les faits, à demander son dossier médical ou trouver des ressources pour de l’aide comme avec le baromètre des violences gynecologiques de l’association Mon Périnée Bien Aimé.

 

Mobiliser les autres témoins

Ne restez pas seul·e avec votre malaise. Recrutez des allié·es parmi les collègues ou les proches présents : « Est-ce que toi aussi tu te sens mal à l’aise avec ce qui vient de se passer ? ». Le débriefing collectif permet d’identifier les options de signalement et de planifier une suite pour que cela ne se reproduise plus.

Se protéger pour mieux agir

Agir demande un effort considérable, surtout quand on est étudiant·e ou en position de subordination. Si la peur est trop forte ou le risque trop grand sur l’instant, vous avez le droit de vous protéger en prenant du recul. Mais ne restez pas avec ce poids : débriefez plus tard, écrivez, et cherchez du soutien.

Réformer le système, ce n’est pas être complaisant avec les « bourreaux » sous prétexte qu’ils sont fatigués. On peut comprendre la souffrance systémique sans jamais accepter l’inacceptable.

Votre voix est un rempart. Votre regard est un témoin. Ne les détournez plus.

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