L’annonce de la fermeture de la Maternité des Lilas nous a rappelé à quel point le système de santé français est sous tension. Plus qu’une crise budgétaire, c’est la logique d’humanité qui est attaquée. Sous couvert de « rationalisation » et de « sécurité technique », cette pression constante exerce une forme de trauma systémique. Un système qui use les équipes et fragilise l’expérience de l’accouchement.
Ce n’est pas un phénomène nouveau. Cependant, il est devenu urgent de comprendre comment ce stress structurel impacte biologiquement le corps des femmes et des soignant.es. Urgent également de comprendre comment l’approche somatique peut devenir notre réponse ultime.
Définir le Trauma et le Trauma Systémique
Avant d’analyser les effets, il est essentiel de distinguer les concepts :
Le Trauma : Une Rupture de Connexion
Le trauma n’est pas l’événement lui-même (une complication, une violence verbale), mais la réponse du système nerveux à cet événement. Il se produit quand la personne se sent incapable de se défendre, de fuir, ou de trouver du soutien, menant à un état de figement ou de dissociation.
Le Trauma Systémique : L’Usure par le Cadre
Le trauma systémique, conceptualisé par la psychiatre Judith Lewis Herman pourrait se résumer à l’usure psychique et corporelle provoquée par un environnement (ici, le système de santé) qui :
Maintient la peur ou l’insécurité chronique.
Contredit les valeurs et l’éthique des professionnel.les.
Refuse de reconnaître la réalité des préjudices.
Selon cette vision le système de santé, par sa rigidité et son manque de soutien, crée une violence institutionnelle répétée qui mène à une forme de traumatisme complexe chez les soignantes et les femmes. C’est une menace structurelle qui s’installe dans la durée et non un événement unique ou isolé.
L'Impact du trauma systémique sur le Corps des Femmes : la sécurité qui insécurise
Le système, en cherchant à « sécuriser » l’acte technique à tout prix, peut provoquer une insécurité émotionnelle et corporelle chez la femme. Cette rupture est la clé de compréhension de l’expérience traumatique systémique.
Les Trois Piliers du « Juste-Naître » (Sécurité, Choix, Connexion)
Selon les recherches sur l’humain, un événement non traumatique nécessite trois piliers fondamentaux. Pourtant, quand le système échoue, ces bases s’écroulent.
1. La Sécurité (Physique et Émotionnelle)
Prenez d’abord le manque d’écoute. Ajoutez-y une désorganisation ambiante ou visible. Pensez aux locaux vétustes ou au manque de matériel. Ensuite, considérez le stress des professionnel.les. Intégrez le sentiment d’être un « numéro ». Tout ceci active le système nerveux sympathique et place la personne en état de survie (mode combat/fuite). Elle perd tout sentiment de sécurité rendant l’accouchement complexe, voire pathologique.
2. Le Choix
Prenez des protocoles rigides entravant la liberté. Organisez un système confisquant les choix (position, gestes, interventions) et s’appropriant la santé des soignés. Vous transformez alors la femme en un objet, objet de soins mais plus totalement sujet de droit. Elle n’est plus en position d’actrice.
Cette absence de contrôle est critique et est le facteur le plus fort du trauma de naissance.
3. La Connexion
Enfin envisager comment la dissolution de l’intime nuit au processus. Considérez comment l’épuisement des soignant.es rompt la confiance indispensable. Voyez comment cela provoque souvent un sentiment d’abandon. Ainsi vous comprenez comment le trauma systémique menace les liens vitaux. Il fragilise la connexion mère-bébé. Il affaiblit la relation femme-soignant.e, cruciale pour la physiologie.
Conséquences Physiologiques : Quand le Corps « Parle »
Il suffit qu’un de ces piliers s’écroulent pour le corps se défende. Dès lors, une dérégulation somatique se manifeste.
Blocage ou Figement
Deux tableaux sont devenus habituels à notre époque, du fait que a physiologie est directement perturbée en état de survie. Soit le stress libère adrénaline et cortisol qui inhibent l’ocytocine essentielle. Parfois, la dilatation, les contractions, la descente de bébé… s’en trouve ralentie. Soit la femme peut « bien accoucher » en apparence. Cependant, elle vit un enfer à l’intérieur. Elle ressent une dissociation profonde. Elle ne peut ni dire non, ni exprimer son vécu. En effet, elle est neurologiquement anesthésiée.
Symptômes Post-Traumatiques
Finalement, de nombreuses femmes souffrent après la naissance. Suite à cela elles connaissent des douleurs chroniques, des troubles somatiques et/ou relationnel ou des reviviscences. Elles éprouvent des difficultés dans le lien mère-enfant. Le corps reste en état d’alerte. Il est incapable de retrouver son repos naturel.
En France il y aurait entre 3% et 6% des femmes en post-partum répondant aux critères diagnostiques du TSPT. Des études spécifiques montrent que ce taux peut atteindre jusqu'à 20% chez les femmes ayant vécu un événement particulièrement traumatique (par exemple, une césarienne en urgence, un accouchement avec complications graves, ou un sentiment subjectif de perte de contrôle intense).
L'Impact du trauma systémique sur les Professionnel.les : Le Sacrifice Masqué
Le trauma systémique ne s’arrête pas aux femmes. Il gangrène la communauté soignante, notamment les sages-femmes, qui sont en première ligne de l’humain et de l’éthique.
L’Usure Morale et le « Moral Injury »
La sage-femme est souvent contrainte de travailler contre ses valeurs (ex: respecter un protocole non physiologique sous la contrainte hiérarchique). Cette contradiction forcée crée une blessure morale (Moral Injury). Ce n’est pas un burn-out classique dû à une surcharge, mais un épuisement lié à la perte d’intégrité professionnelle.
Pour survivre à cette blessure morale :
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Certaines choisissent la fuite (quitter la structure, se sur-isoler).
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D’autres se mettent en mode survie, en s’endurcissant ou en adoptant le langage froid et technique du système.
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Toutes voient leur capacité entravée, car le soutien qu’elles devraient recevoir leur est refusé par le système.
La fermeture des Lilas symbolise le sacrifice. Un lieu humaniste est déclaré « dangereux » non pas par sa pratique, mais par son refus de se plier à une logique purement comptable. Une logique devenue la norme alors qu’elle oblige les soignant.es à faire face à une double peine.
L'Ancrage Somatique : Réponse Biologique à la Contrainte
Face à cette menace structurelle, attendre un changement « d’en haut » n’est pas suffisant. La réponse doit être individuelle et collective, et elle doit passer par là où le trauma s’est logé : le corps.
Qu’est-ce que la Résilience Somatique ?
L’approche somatique issue des travaux de Peter Levine sur le Somatic Experiencing) enseigne que pour guérir du trauma, il faut décharger l’énergie de survie restée piégée dans le corps.
Ce n’est pas une question de mental, mais de régulation du système nerveux autonome.
Exemple Concret : Réactiver la Sensation
Prenons l’exemple d’une sage-femme face à une hiérarchie toxique ou à un afflux de travail insoutenable :
Réaction par défaut (Trauma Systémique) : Elle ignore la boule dans son ventre, serre les mâchoires et continue de « faire » au-delà de ses limites. Son corps enregistre une agression sans possibilité de réponse.
Réponse Somatique (Pouvoir Ancré) : Elle apprend à ralentir, à se reconnecter à sa sensation de pieds sur le sol (ancrage). Elle identifie la tension de la mâchoire et la relâche consciemment. En régulant ainsi son système nerveux, elle retrouve la capacité de poser une limite simple (« Je ne peux pas prendre cette charge ») ou de répondre avec une voix stable et claire, sans colère ni effondrement. C’est l’art de dire NON sans violence et d’affirmer son pouvoir intérieur.
Cette capacité à se centrer et à s’autoréguler est l’ultime rempart contre le trauma systémique. Elle permet aux professionnelles d ene pas tomber dans les automatismes, l’endurcissement, de rester connecter à elles-mêmes et à leur créativité pour trouver des solutions et d’être cette terre de réponse inconditionnelle pour les femmes, tout en restant fidèles à elles-mêmes.
Les Ressources Inépuisables des Femmes
Les femmes non plus ne sont pas de simples victimes passives du système. Elles sont des actrices qui possèdent d’immenses ressources pour s’auto-réguler et se réparer :
L’Intuition et l’Écoute Corporelle : La femme qui se reconnecte à ses sensations apprend à discerner la voix de son corps (le besoin de repos, la limite à poser) de la voix de la peur (celle que le système instrumentalise). Cette intuition est une boussole de sécurité inébranlable.
La Puissance du Lien et de la Communauté : Face à l’isolement que tente d’imposer le système, l’union fait la force. Se soutenir entre elles, valider les ressentis, et partager les expériences sont des actes de résistance somatique qui renforcent le sentiment de connexion.
La Capacité de Choix Conscient : Même dans un environnement contraint, il reste toujours un espace de liberté dans la façon dont nous répondons. Cultiver son ancrage somatique, c’est s’assurer que cette réponse est consciente, alignée et choisie, et non une simple réaction de survie.
En conclusion
Le trauma systémique n’est pas une fatalité. S’il est vrai qu’il tente de nous déposséder – les femmes de leur corps et les sages-femmes de leur éthique – nous possédons en nous la réponse biologique à cette contrainte. Le chemin pour ne pas laisser la peur décider de nos places est clair, et il passe par l’action, l’union, mais aussi par la reconquête de nos ressources internes.
Le combat contre le trauma systémique est donc double : il est extérieur (pour un meilleur cadre) et intérieur (pour une meilleure résilience). Il est essentiel de s’unir et de se former aux outils, comme l’approche trauma-informée, qui nous permettent de rester debout, alignées et ancrées dans notre sensation de sécurité intérieure.
Parce que chaque fois qu’une porte se ferme, quelque part, une femme en ouvre une autre. C’est en faisant confiance à cette puissance, celle de la femme libre et vivante, que nous continuerons de transformer la naissance et le soin.